Ce qui se passe aux États-Unis en matière d'immigration nous choque de ce côté de l'Atlantique. Les meurtres récents de Renee Good et d'Alex Pretti par des membres de la milice ICE, la grande brutalité des arrestations de personnes migrantes, nous renvoient l'image d'un pouvoir hors-la-loi, où tous les coups sont permis contre les exilé·e·s. Et que l'on commence à caractériser de fasciste.
Qu'en est-il en France ?
Dans une tribune récente, des associations et des syndicats dénoncent les deux textes établis par les anciens ministres de l'Intérieur, loi immigration Darmanin de 2024 et circulaire Retailleau de janvier 2025, révélant l'obsession d'une vision « anxiogène et stigmatisante des migrant·e·s ».
« Sous le couvert d’une prétendue « fermeté » [...] s’est en réalité déployée une véritable entreprise de déshumanisation des personnes étrangères, présentées comme "indésirables et dangereuses" pour légitimer des mesures de plus en plus répressives.
L’objectif de ces textes [...] : centrer les politiques migratoires sur l’obsession de l’enfermement, des expulsions à tout prix, instaurer une véritable « fabrique de sans-papiers », en jouant une nouvelle fois sur les peurs [...]. Nous en constatons aujourd’hui les conséquences funestes sur la vie des personnes étrangères. »
La loi Darmanin est fondée sur la notion de « menace à l'ordre public » qui n'a aucune définition légale : il faut contrôler, contraindre et expulser. La construction de 17 nouveaux Centres de Rétention Administrative (CRA) — où sont enfermées jusqu'à 6 mois, dans des conditions indignes, des personnes n'ayant commis aucun délit, juste dépourvues de titre de séjour — témoignent de cette politique.
C'est ce motif qui a permis d'expulser, depuis 2 ans, de nombreuses personnes dont la vie est en France, qui y résident depuis longtemps, y ont construit une famille, ou ont de graves problèmes de santé. Cette politique décomplexée de bannissement laisse prévoir à l'avenir des centaines d'expulsions à l'échelle nationale.
La France délivre plus de 120 000 OQTF* par an, un record en Europe, sans considération pour la réalité de la situation ni respect des droits fondamentaux des personnes.
La procédure de régularisation des travailleu·r·se·s sans papier relève de la gageure : justification de trois ans minimum de présence et de douze mois d’activité dans un métier dit « en tension ». alors que sans papiers, on n'a pas le droit de travailler… Toute personne qui ne relève pas de ce critère est expulsable, et c'est le Préfet qui décide.
La machine à fabriquer des « illégaux » bat son plein en préfecture : démarches dématérialisées, prise de rendez-vous obligatoire avec des délais très longs, qui transforment des travailleurs légaux en chômeurs, car leurs employeurs ne peuvent plus les garder, ou des personnes résidentes en situation régulière en « illég·aux·ales » ou « clandestin·e·s » .. Tout un petit personnel de préfecture se retrouve au service d'une politique d'humiliation et de déshumanisation, histoire que celles et ceux qui veulent poursuivre leur vie en France ou s'y reconstruire sentent bien qu'ils ne sont pas chez eux* !
Dans le même temps, les obligations de la France vis-à-vis des réfugié·e·s et des mineur·e·s non accompagnées ne sont pas remplies (manque de places d'hébergement, etc.).
Les termes du débat
Pour la droite et l'extrême droite qui votent ces lois, c'est clair, une seule politique à l'affiche : expulsions ! Arno Klasfeld a même déclaré : « Si on veut se débarrasser des OQTF, il faut organiser […] des sortes de grandes rafles » ! Tiens tiens... une « ICE » à la française, pourquoi pas ? Et hop ! Voilà un nouveau ballon d'essai de l'extrême droite pour faire avancer ses idées : cela n'a pas suscité beaucoup d'indignation...
Au-delà de ces propos, il y a de quoi être inquiet : aux USA, les expulsions ont commencé bien avant Trump (création de l'ICE après le 11 septembre 2001, « face à la menace terroriste »). Qu'en sera-t-il en France, où tout l'arsenal législatif est prêt, si le RN arrive au pouvoir ?
Mais une autre petite musique se fait entendre dans les débats, même dans des médias comme France Info.
- d'abord, les chiffres de l'immigration 2025* sont tombés le 26 janvier : la France a délivré 11 % de premiers titres de séjour de plus qu'en 2024, délivrés essentiellement aux étudiant·es, et à titre humanitaire (+ 65 %). Mais les titres pour motif économique ont reculé de 13 % et le nombre de régularisations a baissé de 10 % en raison de la circulaire Retailleau.
- dans le même temps, le gouvernement espagnol de gauche s’apprête à régulariser environ 500 000 sans papiers, et le gouvernement d'extrême droite de Meloni en Italie envisage une deuxième vague de régularisation de 500 000 sans papiers. Ces deux pays veulent ainsi soutenir leur croissance économique.
- la population étrangère en France occupe de nombreux emplois pénibles, peu payés et mal considérés, mais ô combien « indispensables » : bâtiment, restauration, aide à domicile, agriculture... et cette main d'oeuvre plutôt « docile » car à la merci de la délivrance d'un titre de séjour est précieuse dans certaines branches de l'économie.
Cette vision économique de l'immigration rebat les cartes du débat. D'autant que le solde naturel en France est négatif en 2025 pour la 1ère fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale !
La tribune citée plus haut rappelle que « la mobilité est une réalité historique, humaine, incontournable, quels que soient les murs, les lois, ou les discours ».
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* À Quetigny, par ex. un monsieur largement retraité qui a travaillé de longues années et élevé ses enfants nés en France, attendait toujours, en décembre 2025, le renouvellement de son titre de séjour demandé depuis le printemps 2025. Ce titre avait été renouvelé pour sa femme, mais pas pour lui. Il n'a donc pas pu aller en visite dans sa famille comme prévu à l'été 2025... sans aucune raison à cet empêchement de circuler. ⤴
* Lexique
OQTF : Obligation de Quitter le Territoire Français
émigré·e : personne qui quitte son pays. 3 millions de français vivent à l'étranger.
immigré·e : personne née dans un autre pays. Cette personne peut avoir acquis la nationalité française.
étrang·er·ère : personne née dans un autre pays et qui n'a pas la nationalité française ⤴
* Les chiffres : en 2025
• Les éloignements (expulsions) ont augmenté de 15,7 % avec 24 985 étrangers renvoyés. Les expulsions forcées ont progressé de 21 % à 15 569. Du côté de l’asile, une baisse de 3,7 % a été enregistrée en 2025, "orientées à la baisse pour la deuxième année consécutive".
• - 6,8% d'acquisitions de la nationalité française dans le sillage d’une circulaire de mai durcissant les conditions d’octroi. ⤴
Pour aller plus loin :
Dans Politis :
Dossier : Racisme d’État : l’expulsion au mépris des vies
https://www.paroissedeplaisir.fr/les-migrants-lettre-124-aux-cecles-de-silence-fevrier-2026
source : INSEE - décomposition de la population vivant en France selon le lieu de naissance et la nationalité en 2024
Vous pouvez consulter ici la tribune publiée par Le Monde.
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