
Shein dehors !
Dès l'été dernier, la multinationale Shein avait ouvert une "boutique éphémère" durant quelques jours, du 25 juin au 6 juillet, rue Piron à Dijon. Elle s'était alors félicitée du « succès populaire » rencontré : « 26 573 clients en dix jours ». Une étude de satisfaction menée auprès de 800 clients indiquait que neuf visiteurs sur dix étaient des femmes, dont 70 % âgées de 18 à 34 ans. Shein compte bien maintenant revenir dans la capitale des ducs, cette fois par la grande porte : celle des Galeries Lafayette... certes, pas de façon aussi spectaculaire que pourrait le laisser croire le photomontage ci-dessus — assez grossier, reconnaissons-le —, mais au cœur de ce bâtiment "patrimonial" que nous connaissons tou·te·s.
En juillet, la maire Nathalie Koenders avait clairement fait part de son opposition à l'opération commerciale de Shein, critiquant ses méthodes allant « à rebours des combats essentiels que nous devons mener : pour le climat, pour les droits humains, et pour une économie plus responsable ». Nous ne pouvons ici que l'approuver !
Notons que le 26 juin au matin, la façade de la "boutique éphémère" avait été taguée : "Shein tue", "Exploitation, travail forcé, esclavage et pollution"... Tour de force de la multinationale basée à Singapour : permettre l'apparition (pour rire...) d'un nouveau slogan : « commerçants et travailleurs, même combat ! »...
Le géant asiatique, dont l'essentiel des fabrications se font autour de Guangzhou, en Chine, a une stratégie efficace : produire de petites quantités de vêtements (généralement entre 100 et 300 exemplaires) à bas prix, puis augmenter rapidement la production si cet échantillon est demandé. Il est régulièrement accusé de concurrence déloyale car il inonde le marché de produits discount vendus en ligne. Il s'est allié, dans sa conquête de magasins "physiques" en France (choisie comme tête de pont en Occident) avec la SGM (Société des Grands Magasins), "entreprise foncière commerciale" — au départ familiale — en forte croissance dans de nombreuses villes de France : Dijon, bien sûr, mais aussi Roubaix, le Kremlin-Bicêtre, Châlons, Le Mans, Angers, Reims, Orléans, Limoges, Grenoble et Paris (BHV Marais, Marché de Vaugirard, Société de la Tour Eiffel), employant 2 000 "collaborateurs" : un petit cartel allié à une puissante multinationale ! Son patron, Frédéric Merlin, 34 ans, classé 233ème au top 500 des fortunes françaises, ne manque pas d'ambition : « Cette alliance est plus qu'un simple lancement : c'est un engagement pour revitaliser les centres villes partout en France, restaurer les grands magasins et développer des opportunités pour le prêt-à-porter français ».
Shein promu bienfaiteur de l'humanité ? N'oublions pas que le géant chinois est un des principaux prédateurs, pollueurs et gaspilleurs de la planète, à cause de son modèle d'"ultra-fast fashion" qui a déjà provoqué la faillite de boutiques de prêt-à-porter (comme Kookaï, Naf Naf, Pimkie, Gap, Camaïeu, Jennifer...), abrège la durée d'utilisation de ses produits, exploite des travailleu·r·se·s d'origine rurale, souvent ouïghour·e·s, souvent immigré·e·s, pour certain·e·s en travail forcé, toujours sous-payé·e·s, "exclu·e·s des systèmes de protection sociale de base" (selon les O.N.G. ActionAid France et China Labor Watch), soumis·es à des cadences infernales dans des usines malsaines, dangereuses, aux productions de très mauvaise qualité, aux durées de vie toujours plus courtes, quasiment impossibles à recycler (à cause de la présence de polyester), invendables dans les magasins de seconde main, impliquant toujours plus de transports dévastateurs pour l'environnement, en particulier l'avion ! Question : quel est l'intérêt du fret aérien pour des produits non périssables ?
Et il est bien difficile de lui opposer la "loi anti-fast fashion", votée par le Parlement français mais qui a bien du mal à être validée par la Commission européenne, Bruxelles s'opposant pour l'instant à une mesure jugée "discriminante" pour Shein, dont le siège européen est en Irlande... On ne désespère pas qu'une réécriture de la loi permette enfin de contraindre le géant à modifier au moins les conditions de production et de transport de ses produits textiles. Raison de plus, pour l'entreprise crapuleuse, de s'implanter de façon accélérée sur le marché européen pour se constituer tout de suite une clientèle avant d'éventuelles lois protectrices ? Déjà Shein a écopé en juillet d’une amende particulièrement salée (40 millions d’euros, "à l’issue d’une procédure de transaction")
Comme si tout cela ne suffisait pas pour détériorer l'image de Shein, on a appris le 1er novembre que la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes avait constaté la commercialisation par cette entreprise sur internet de "poupées sexuelles d'apparence enfantine", précisant que "leur description et leur catégorisation sur le site permettent difficilement de douter du caractère pédopornographique des contenus". On ne peut minimiser la gravité de cette mise en ligne : la psychiatre Florence Thibaut, spécialiste de la pédophilie à l'hôpital Cochin, estime qu'« environ un consommateur sur deux de contenus pédopornographiques comme les poupées et/ou les images passe à l’acte ensuite ». 80 parlementaires, macronistes, socialistes ou "républicains" ont signé une tribune réclamant l’interdiction de Shein sur le territoire français.
Le gouvernement a annoncé le 5 novembre l'ouverture d'une procédure de suspension de la plateforme, sommée de « démontrer aux pouvoirs publics que l’ensemble de ses contenus soient enfin en conformité avec nos lois et règlements ». Le 6 novembre, plus de 200 000 colis importés de l'entreprise ont été inspectés par les douaniers, la DGCCRF et la gendarmerie du contrôle aérien à Roissy-Charles de Gaulle. Selon le ministère du Commerce, les premiers contrôles ont montré que les 4/5èmes de ses produits sont non conformes aux règles françaises !
Le président de la Société des Grands Magasins a été convoqué devant la commission du Développement Durable et de l’Aménagement du Territoire de l’Assemblée nationale le 26 novembre. Les députés ont fait part de leur inquiétude concernant surtout les conditions de travail dans les usines textiles comme dans les magasins, la qualité des produits et l'impact de Shein sur l'emploi... Frédéric Merlin, après s'être autocélébré devant les députés, mettant en avant ses origines modestes à Vénissieux, son exploit d'avoir perdu 80 kg (!) et sa passion pour l'Entreprise, s'est fait le chantre de la survie du commerce de centre ville, et même de la réhabilitation de quartiers centraux devenus dangereux, affirmant avoir rétabli la profitabilité des magasins qu'il avait acquis « en distribuant de la rémunération variable à ses collaborateurs » et « en y annualisant le temps de travail », se présentant aussi comme le défenseur de citadins modestes accédant plus facilement, grâce à Shein, à des vêtements qu'ils ne trouveraient pas ailleurs en magasin.
Aurélie Trouvé, députée LFI, présentant le partenariat avec Shein comme « le sommet d'un iceberg de désastre social et économique », a critiqué l'ensemble de ses activités, le rendant responsable de l'« essorage d'une marque prestigieuse » (les Galeries Lafayette) et coupable d'une « indifférence totale à l'endroit de nos règles collectives », dénonçant l'endettement colossal de la SGM, qui « ne paie pas ses enseignes » (impayés de deux ans), abandonnée par plusieurs grandes marques (Le slip français, Lejaby, Svarovski, prêt-à-porter SMCP) ; elle a invoqué la « dégringolade du magasin amiral », le BHV, « transformé en enfer social », l'explosion des arrêts maladie pour risques psycho-sociaux, les consignes données aux salarié·e·s de « mentir aux clients », la perte des primes faute de chiffre d'affaires, la fermeture de rayons entiers (par ex. l'espace enfants), la fonte des effectifs (300 départs non remplacés), l'abandon de la S.G.M. par la Banque des Territoires...
Arthur Delaporte, pour le groupe socialiste, s'est concentré sur l'affaire Shein, dénonçant l'absence chez Frédéric Merlin « de toute boussole éthique », sa suffisance, son indécence, « l'affiche qu'on n'aurait pas dû faire » où il pose fièrement au fronton du BHV aux côtés de Donald Tang, président de Shein, (voir ci-dessous), et sa participation à « l'une des plus grandes machines de prédation économique, sociale et environnementale de notre époque, l'ultra-fast fashion », qui prospère sur la contrefaçon, pille la propriété intellectuelle des créateurs français, fabrique dans des conditions sociales et environnementales lamentables, fait travailler des enfants, entretient la surexploitation et alimente la destruction accélérée de notre tissu commercial ; il l'a accusé de revenir au « domestic system » du XIXe siècle qui payait pour presque rien ses ouvriers, d'abord des femmes : « 0,27 centime par jour, c'est ce que gagnent celles et ceux qui travaillent pour Shein » !
L'implantation de Shein à Dijon est-elle mise en cause ? Dès novembre 2025, le groupe historique des Galeries Lafayette a rompu le "contrat d'affiliation" qui permettait à la SGM d'utiliser son nom pour sept de ses enseignes de province, dont Dijon, le magasin parisien éponyme (qui n'appartient pas à M. Merlin) refusant d'être associé à ce qu'il considère comme une déchéance : son directeur, Arthur Lemoine, a déclaré publiquement à cette occasion son attachement aux « produits de qualité, des produits créatifs qui vont de l'accessible au luxe » ; nous sommes censés appeler désormais les ex-Galeries le "BHV" (acronyme de "Bazar de l'Hôtel de Ville", nom plutôt incongru en province). D'autres fournisseurs habituels de la SGM souhaitent "retirer leurs billes", et le personnel des ex-Galeries de Dijon est très inquiet. Le 15 novembre, une manifestation (relativement modeste) devant le bâtiment, organisée par le collectif Éthique sur l’étiquette, Greenpeace Dijon, Solidaires 21, Les Amis de la Terre Côte-d’Or, Oxfam Dijon, Attac 21, a peut-être contribué à convaincre M. Merlin de reporter sine die l'ouverture du rayon Shein dans son magasin de Dijon prévue initialement le 18 novembre, date où une manifestation plus importante était prévue. Mais il n'est hélas pas pour lui question de renoncer ! Nous suivrons, bien sûr, cette affaire emblématique des dérives de l'ultra-libéralisme dans les mois qui viennent...



